Extrêmement ignorant

L’ère des imbéciles a l’avis tranché.

L’époque d’instabilité économique et de profondes mutations que nous vivons semble avoir fait sortir du bois de drôles d’énergumènes. Ceux-ci s’emploient assez régulièrement à beugler, selon eux, des « vérités » fondamentales, tout cela de manière péremptoire et agressive. Sans prendre le risque de les encarter, je ferais référence à eux en utilisant l’adjectif « ignorants ». Car c’est semble-t-il exactement de cela qu’il s’agit, lorsqu’on se penche sur la psychologie des extrêmes de tous bords, les défenseurs forcenés de l’euro, de la nation, des prolétaires, du capitalisme etc. on découvre un phénomène intéressant : plus vous ignorez votre sujet, plus vous avez tendance à prendre des postures de certitudes.

Quelques raisons de la défaite de la pensée.

Cette tendance à se bercer d’illusions lorsqu’on ne connaît pas bien un sujet, viendrait notamment de l’excès de confiance. Les personnes sont persuadées d’être bien renseigné mais… L’excès de confiance est aussi à l’origine de mauvaises mémorisations, les fameux :« Oui ! Oui ! J’ai appris ma leçon ! » Ou encore : « Oui ! Oui ! Je penserais à sortir la poubelle !» Vous disent peut-être quelque chose.

Illustration expérimentale.

Fernbach et al. (2013) élaborèrent une expérience où des individus devaient, à partir internet, évaluer leurs niveaux de compréhension de six politiques d’actions différentes, comme l’allongement du temps de cotisation retraite, une rémunération incitative des enseignants etc. Les participants se voyaient assignés aléatoirement deux politiques, de la liste précédemment évoquée. Ils devaient expliquer ces deux politiques et estimer leur niveau de compréhension personnelle de celles-ci.

A l’issue de cette expérience, on constate que les participants, après avoir eu à expliquer les politiques en question, affirme les avoir moins bien compris. Le fait d’avoir eu à les expliquer, les a également rendus moins extrême dans leurs prises de positions. En fait, plus les gens doutent, plus ils mettent en cause leurs positionnements et moins ils tendent vers les extrêmes. De la même manière, avoir à expliquer les choses « calme les passions » et rend les gens moins enclin à financer telle ou telle organisation dont ils pouvaient se réclamer. On peut noter que toutes ces constatations se sont faites sur l’ensemble du spectre politique.

Sans cesse se remettre en question.

Je m’hasarderais à une hypothèse, non présente dans l’étude. Et si les temps d’incertitudes, avaient pour corollaire les certitudes individuelles ? Si cela est le cas, ne serait-il pas souhaitable de mettre aux diapasons nos pensées avec la marche de l’Histoire en cessant de prendre des positions arrêtées et extrêmes pour adopter une démarche saine de questionnement et de doutes ?

Publicités

2 réflexions sur “Extrêmement ignorant

  1. Très intéressant mais je me demande si l’explication rationnelle permettant d’atténuer l’extrémisme n’est pas un peu une nouvelle arme de la bourgeoisie (qui manie si bien le logos) pour atténuer les revendications sociales qui devront parfois être obtenues par la force (donc par une forme d’extrémisme). Autrement, désolé d’enfoncer une porte ouverte, mais les ouvriers qui ne seront que capables de palabrer et non de présenter une force physique et combattive potentielle pour défendre leurs intérêts (surtout en période de recul des acquis sociaux) sont ce qu’un actionnariat ultralibéral peut espérer de mieux.

    Et surtout, quelle explication rationnelle peut-on avoir vis-à-vis de certains sujets de société qui semblent, hélas, tolérés en raison de l’indolence et du manque de prise de position des gens : on tolère de porter des habits fabriqués par des esclaves dans le tiers-monde, on tolère de rouler avec du pétrole volé aux arabes que l’on tue s’ils s’opposent aux actes de prédations de nos gouvernants et de nos entreprises pétrolières, on tolère que Valls mette en coupe réglée la liberté d’expression sur internet, on tolère la présence de matières chimiques très souvent cancérigènes dans la plupart des choses que l’on consomme…on tolère, on tolère et on ne se bat plus ! Alors qu’il est des questions sur lesquelles il ne devrait pas y avoir d’ambiguïté et de place pour une modération arrangeante (ne serait-ce que sur l’esclavagisme moderne).

    Prenons le cas d’un criminel qui a commis un acte grave : si on explique son acte, si on est modéré avec lui, si on se dit qu’après tout : le meurtrier a commis un meurtre parce qu’il avait de bonnes raisons de le faire, ou que le violeur viole parce qu’il a été violé lui-même étant enfant, par exemple…pourquoi pas ? Mais si on se contente d’expliquer un acte sans chercher à arrêter celui qui l’a commis, on ouvre la voie à une société de l’impunité totale.

    • Plusieurs choses, d’abord l’expérience, une bonne expérience scientifique se base sur des résultats factuels mesurables. Pas sur l’art de la rhétorique, je vous invite, si vous êtes anglophone à vérifier la méthodologie et les résultats dans l’article lui-même: http://scholar.harvard.edu/files/todd_rogers/files/political_extremism.pdf

      Évidemment, l’idéal c’est d’avoir dans la littérature scientifique d’autres exemples allant dans cette direction, et il s’avère que si l’on s’intéresse à ces sujets, on trouve divers articles arrivant aux mêmes conclusions, les avis les plus extrêmes sont souvent corrélés à divers traits psychologiques, comme la capacité à gérer l’incertitude, la sensibilité aux stimuli négatifs et positifs, etc. http://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0052970 et http://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0026456

      Vous confondez la rationalité avec les postures idéologiques. Les esclaves, le fait de voler des ressources naturelles, etc. Tout cela est parfaitement rationnel, ça serait passablement long à expliquer, mais pour résumer au mieux l’idée: « nous l’avons fait, ça a marché, pourquoi faire autrement. » C’est ce type de raisonnement qui a cours dans les esprits des dirigeants, comme des populations, dans les pays « développés ». Tout le bla bla, droit de l’homme, liberté d’expression, force du bien, c’est de la communication, fondamentalement les humains, comme toutes les espèces, les gaz et les liquides, s’engouffrent là où il y a le moins de résistance… Notre cerveau, comme les ordinateurs, fonctionne à la programmation, la différence est que les programmes se forgent « automatiquement » à partir des perceptions qui jouent le rôle de périphérique d’entrées-sorties. Aussi, même si de nouvelles informations viennent mettre en cause notre mode de vie, il est plus difficile de reprogrammer tout le système que de rester sur du matériel et logiciel obsolète.

      Pour ce qui est de l’exemple du criminel, j’avoue ne pas comprendre. Comprendre un phénomène ne se traduit pas nécessairement par s’arrêter là, bien au contraire. On peut essayer d’expliquer tous les mécanismes qui amènent, x à faire y et estimer que x pose problème. Comprendre les causes de son comportement délétère, permet par exemple d’éviter de faire proliférer des paramètres qui facilitent l’apparition de comportements délétères. A ce propos: https://jfayardcog.com/2013/11/05/neuroportrait-du-tueur-en-serie/

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s