L’aveuglement moral de la langue étrangère.

Régulièrement sur ces pages je m’efforce de restituer au mieux ce qui apparaît dans les sciences cognitives sur la notion de « choix », ce marronnier me semble important car l’idée générale en occident est de faire de ce principe la pierre angulaire de toute la société. Le choix rationnel, l’individu maître de son destin ne semble en rien être corroboré par les connaissances scientifiques et aujourd’hui, une autre étude semble encore appuyer cette vérité contre-intuitive à tant de nos concitoyens.

Pour beaucoup, la morale, très mise en avant ces derniers temps, est la résultante de profondes interrogations rationnelles et d’introspections, pourtant celle-ci semble dépendre de paramètres linguistiques. C’est en tout cas ce qui sort des travaux d’une équipe de chercheurs regroupés autour d’Albert Costa travaillant au centre du cerveau et de la cognition de l’université de Pompeu Fabra à Barcelone.

Les décisions morales semblent suivre un certain modèle organisé autour de deux forces, une composante déontologique, plus intuitive et une composante utilitariste, plus axé vers l’intérêt général. Costa et ses collègues firent l’hypothèse que lorsque nous parlons dans une langue étrangère, nous avons tendance à adopter une démarche utilitariste. En effet, parler une langue apprise c’est ne pas faire appel à son instinct premier qui s’est formalisé lui dans notre langue natale, cette distanciation amenant l’individu à une pensée plus utilitaire.

Pour tester cette hypothèse, l’équipe utilisa le « dilemme du trolley ». Dans celui-ci les personnes s’imaginent sur un quai face à une voie ferrée, un petit train arrive et va tuer 5 personnes sur la voie. La seule manière de stopper ce train et de sauver les 5 personnes est de pousser sur la voie et donc tuer, une personne corpulente (si, si c’est comme ça que c’est présenté…). La morale réprouve l’idée de tuer, d’autant qu’ici un contact physique avec la victime aggrave le sentiment de dégoût. Le choix utilitaire consiste donc à pousser la personne car sa mort sauve la vie de 5 autres.

Dans une première expérience, on présenta le dilemme du trolley dans leur langue natale ou en langue étrangère à des groupes d’individus bilingues (anglais/espagnol aux États-Unis, coréen/anglais en Corée, anglais/français en France et espagnol ou anglais/hébreux en Israël). Tous les participants sélectionnèrent davantage le choix utilitaire dans la langue étrangère comparativement à leur langue natale. Notons qu’aucun coréen dans le groupe langue natale, n’a pris le choix utilitaire, le groupe « hébreux » avait de grandes différences selon les conditions, mais cela peut-être due à la faiblesse de l’échantillonnage (peu de participants).

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Résultats de l’expérience 1. Pourcentage de choix utilitaires. Avec weighted average= moyenne pondéré

Ne se contentant pas de ces résultats, l’équipe mena une seconde expérience pour atténuer les doutes sur deux points. Dans leur esprit, l’une des raisons qui pouvait expliquer la faible proportion de choix utilitaire était due à la difficulté de la tâche de prendre une décision morale émotionnellement lourde dans une langue étrangère, ce qui aurait eu pour effet « d’aléatoiriser » les réponses des sujets. Pour pallier ce problème, les chercheurs remodelèrent le dilemme. Au lieu de pousser une personne pour en sauver 5, ils devaient à présent actionner un aiguillage pour sacrifier 1 personne au lieu de 5.

Autre cause externe à leur hypothèse pouvant expliquer ces résultats, la donne culturelle. Les auteurs, s’appuient sur des travaux d ‘Hofstede G (1984) et Goodwin R, Plaza S (2000) expliquant que les cultures portent en elle une vision du monde différente, ainsi les espagnols seraient plus accès sur l’intérêt collectif et donc utilitaire que les anglo-saxons, plus individualistes. La seconde expérience intègre donc 2 groupes : un anglais/espagnol et l’autre espagnol/anglais.

La 2e expérience reconfigurée avec le rajout du dilemme « aiguillage » conforta l’hypothèse des chercheurs, dans ce paradigme , la charge émotionnelle étant « amoindrie », on constate une plus grande proportion de choix utilitaire et peu de différences selon que le choix s’opère dans leur langue natale ou une langue étrangère.

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Résultats de l’expérience 2. Pourcentage de choix utilitaires. Avec Native=natale; Foreign=étranger; Switch= aiguillage et Footbridge=pousser la personne corpulente.

L’idée que la culture serait plus importante dans le choix moral que le caractère natal/étranger de la langue est aussi mis à mal par les résultats expérimentaux. Les participants faisant plus de choix utilitaire dans la langue étrangère que dans leur langue natale quel quels soient (anglais ou espagnol).

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Résultats de l’expérience 2. Pourcentage de choix utilitaires en fonction du paramètre langage. Avec Native=natale; Foreign=étranger; Switch= aiguillage et Footbridge=pousser la personne corpulente.

Aujourd’hui des centaines de millions de personnes conversent dans une langue étrangère plus ou moins « internationale », pour des contrats commerciaux, des transactions diverses, des traités diplomatiques, etc. Lorsqu’on met cela en relation avec la précédente étude, on comprend que ces « grandes décisions » impactant la vie de milliards d’individus dans le monde, se font dans une configuration distanciée et abstraite. On pourrait se réjouir à l’idée que cela entraîne des décisions plus utilitaires au niveau mondial, mais cette « mise en veille » de l’émotion s’accompagne également d’une maximisation du but par rapportsaux moyens utilisés. Cela pourrait expliquer le cynisme pour ne pas dire la psycho/sociopathie qui fait décider à certains de briser la vie de millions d’être pour augmenter ses marges ou « appuyer sa politique extérieure ».

Le raisonnement est aussi moins fluide dans une langue étrangère (Alter AL, Oppenheimer DM, Epley N, Eyre RN (2007) et Rand D, Greene J, Nowak M (2012) ), or l’intuition qui a si mauvaise presse, c’est aussi la capacité à gérer l’hyper complexité du monde en s’appuyant sur des processus automatiques naturels, dans ces conditions briser l’intuition serait peut-être briser notre capacité à raisonner plus clairement dans un monde s’obstinant à être complexe.

Enfin, si le « simple » changement de langue à un tel impact dans l’appréhension d’un choix moral, cela met en perspective la « force du choix ».

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